Elle est là, je la vois. Immobile, les bras ballants, la tête baissée, elle fixe la mer. Cette mer qu'elle a toujours voulu voir.
Depuis deux ans que je la connais, jamais je n'aurais pensé qu'un jour je l'aimerais autant. Notre rencontre a été banale, sans surprise, comme des centaines d'autres, et pourtant tellement unique. Son regard émeraude a croisé le mien. J'ai réprimé un frisson... Elle m'a dit bonjour. C'était dans un magasin de musique, elle regardait les pianos. J'étais là par simple curiosité, elle était une habituée. Nous avons discuté pendant des heures, dans ce magasin puis en nous baladant, découvrant au fur et à mesure nos points communs. Comme cet amour de la mer.
J'ai déjà vu la mer. Et l'océan. Et des rivières, des lacs, même de simples ruisseaux. Elle n'en avait jamais vu. Habitant au milieu de nul part, la seule eau qu'elle ait rencontrée est celle des flaques éclaboussant ses bottes jaunes les jours de pluie. Aujourd'hui, elle est montée dans ma voiture, nous avons roulé des heures, et ce soir, nous sommes sur une falaise, surplombant l'étendue infinie d'eau ensorcelée. Et elle ne bouge plus. Fixant les énormes vagues, elle se penche au-dessus de la falaise pour les admirer encore.
Ses yeux sont ouverts en grand, et remplis d'étoiles. Leur bleu n'a jamais été si foncé, on dirait qu'une tempête s'y est déclarée, prenant la place à la teinte glacée qui habitait autrefois son regard. Je ne me lasse pas de fixer son visage aux traits si fins, elle a l'air si fragile. Ses lèvres, gercées, murmurent des prières incompréhensibles, ses cheveux noirs comme l'ébène s'égarent sous l'effet de la légère brise qui caresse sa peau douce. Sa robe est bleue, comme une évidence, elle flotte autour de son corps trop maigre. Quand ses mains de musiciennes commencent à trembler, je me dis qu'il est temps que j'aille la chercher.
J'esquisse quelques pas en direction du bord escarpé. Elle se tourne vers moi, et nos regards se croisent à nouveau... Ses doigts se tendent vers moi, attendant mon secours, j'accélère le pas pour être plus vite auprès d'elle. Je l'atteins enfin, et quand je suis sur le point de la prendre dans mes bras, une voix m'interrompt.
« Julie ? Julie ! Qu'est-ce que tu fais, voyons ? »
Je me retourne brusquement, et aperçoit ma mère, le visage tendu, l'air inquiet. Elle se précipite vers moi et me serre contre son c½ur, je ne comprends pas.
« Ca fait une heure que nous sommes ici. Ne crois-tu pas que nous devrions partir ? »
Je comprends à nouveau chaque mot, mais pas le sens de la phrase. Elle n'est pas sensée être là ! Je suis venue ici avec Cassidy, nous sommes toutes les deux, je l'ai emmené voir la mer ! Ma mère ne doit pas être là, elle ne peut pas être là !
« Julie... Julie, ma puce, vient. »
Mais non, je ne peux pas abandonner Cassidy, c'est moi qui l'ai emmenée ! Cassidy ! Cassidy et sa robe bleue, Cassidy et son visage fin, Cassidy et ses lèvres si douces, si douces ! Cassidy !
« Allez, c'est fini maintenant. Remonte dans la voiture »
Je ne parviens pas à parler, je n'arrive pas à lui expliquer, mais qu'est-ce qu'il m'arrive ? Je dois dire que je suis avec Cassidy, je ne peux pas partir, et ma mère n'est pas là, pas là ! Je l'ai amenée pour qu'on soit juste nous deux, parce qu'elle n'en pouvait plus du regard des autres, je l'ai amenée pour la consoler, parce qu'elle n'allait pas bien ! Cassidy, dis-lui, toi, qu'elle ne peut pas me prendre, que je suis avec toi, que je ne peux pas partir ! Cassidy, Cassidy !
« Non ! »
Enfin un son s'est échappé de ma gorge, et mon cri angoissé résonne jusqu'à l'horizon. Je peux lui expliquer maintenant, je peux lui parler, je vais lui dire, lui dire que je suis avec Cassidy !
« Cassidy, Cassidy ! Maman, je ne peux pas m'en aller, je reste avec Cassidy, regarde, elle est là, c'est moi qui l'ai emmenée, après les cours Maman, je te promets, je te le promets ! Laisse-moi avec celle que j'aime Maman, Maman ! »
Ma mère me fixe avec ses yeux pleins d'angoisse, et elle soupire avant de me prendre le bras, m'entraînant de force vers la voiture. La portière ouverte, elle m'installe à l'intérieur, ignorant mes cris et mes pleurs. La voiture démarre, je vois par la vitre Cassidy et sa silhouette bleue, bleue comme ses yeux, sa robe, le ciel, bleue comme la mer.
« Julie, oublie-la. S'il te plaît, tourne la page. On ne peut plus continuer ainsi, je t'en supplie »
Je ne peux pas l'oublier. Je l'aime.
Je serre entre mes doigts cet article de journal, au papier jauni, aux coins cornés, tout froissé par ma colère et trempé par mes larmes. Elle n'est pas partie puisqu'elle est toujours là. Elle n'a pas sauté, puisqu'elle est toujours là. Son corps n'a jamais été retrouvé, puisqu'elle est toujours là. Elle est toujours là, n'est-ce pas ? Elle est là, elle m'attend, son regard aux paillettes d'argent fixé sur la mer qu'elle aime tant...